Marcello Cammi : un art en mouvement

Marcello Cammi : un art en mouvement

Un texte écrit à la sympathique invitation des Urbains de Minuit.

Marcello Cammi (1912-1994), personnage curieux de Bordighera, a passé une grande partie de son existence à sculpter et peindre le long du rio Sasso. Fils de maçon, il a très tôt appris lui-même l’art de fabriquer des citernes en ciment. De ce savoir-faire, il a tiré le meilleur : la « matière-ciment » est plastique et bon marché. Sur les deux rives du Sasso, Cammi a patiemment et sans relâche dressé son univers mi-onirique, mi-satirique. Comme le Facteur Cheval [1], il ne s’est pas donné de limites, ni formelles, ni créatives. Pourtant, entre ces deux personnages, une différence est de taille : si Ferdinand Cheval a construit son palais sur son propre terrain, Marcello Cammi a fait de l’espace public son terrain de jeu.

Des fresques, des sculptures, une passerelle, un cabanon où la fête battait son plein, un espace de vie et d’art réquisitionné d’office. Durant des années cet endroit est resté vivant, occupé, en mouvement. Si je parle ici de mouvement, c’est que le rio Sasso, modeste cours d’eau en général, peut prendre des allures de fleuve impétueux. À chaque orage, à chaque crue, les eaux violentes du Sasso ont ravagé le jardin de Cammi, charriant ses sculptures à la « baille ». Et lui, de se remettre au travail pour sculpter de nouveau, avec la même énergie. Après sa mort, puis celle de son épouse Vittorina dans une tragique explosion de gaz, personne n’a veillé sur son jardin, jardin d’un homme qui n’appréciait guère les hommes politiques italiens de son temps et qui le lui ont bien rendu. Lors d’une crue exceptionnelle en 2006, la majeure partie de l’œuvre est allée rejoindre celle qui avait été emportée au cours des derniers quarante ans, dans l’embouchure du Sasso. Les bulldozers ont déblayé les rives du fleuve, martelant les débris. Et ce qui reste aujourd’hui a perdu ses couleurs, Cammi n’accordait que peu d’importance à la qualité de ses peintures, tout était fait à l’économie. Une partie a bien été stockée, pêle-mêle mais reste peu accessible.

J’avoue que cette lente dégradation d’une œuvre étonnante et foisonnante ne peut pas laisser insensible. Pourtant, Marcello Cammi n’a jamais cherché la pérennité de son travail : sciemment, il a œuvré en territoire arraché et exposé, renouvelant son jardin de sculptures. « Ça fait de la place pour d’autres choses » disait-il à chaque fois que le torrent lessivait son jardin. Cela donne à réfléchir, à l’instar de Ernest Pignon Ernest qui livre ses œuvres à la merci du temps et des actions humaines.

Pierre Virol, avec la patience d’un marcheur solitaire, saisi par la singularité de la postérité de Cammi, a engrangé des photographies, durant dix ans, comme un ethnologue de l’art. Il propose, au Court Circuit café, une sélection de clichés du 16 au 29 octobre 2015, avec une soirée spéciale le 28 octobre 2015.

Quoi qu’il en soit, cette vie singulière peut nous inspirer de multiples réflexions :

– Devons-nous nous désoler de la disparition de son jardin de sculptures ? A-t-il une raison d’exister après lui ?

– L’essentiel est que l’œuvre soit née. Importe-t-il qu’elle subsiste ?

– L’artiste peut-il créer où bon lui semble ?

 nb. À lire, l’article de Maria Ceresa, les billets du Poignard Subtil et son article détaillé.

Emmanuel Desestré aux Urbains de Minuit


[1] Palais idéal du Facteur Cheval : http://www.facteurcheval.com/

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