Lire et relire Édouard Louis

Lire et relire Édouard Louis

Édouard Louis, En finir avec Eddy Bellegueule, Éditions du Seuil, 2014, roman. Repris en point poche en 2015

Un roman météore. Un roman brut et tranchant comme l’écriture de son auteur. Sorte de socio-analyse d’Eddy Bellegueule par son double, Édouard Louis, c’est-à-dire ce qu’il est devenu.

Tout est brutal et ahurissant dans cette jeunesse passée dans une petite ville de Picardie, Hallencourt. Dans ce roman, influencé par la lecture de Didier Éribon ou Annie Ernaux (je n’entends pas par là une inspiration mais plutôt un déclencheur d’écriture), Eddy ne se rebelle pas immédiatement contre son milieu, c’est ce milieu qui se rebelle contre lui, pour endosser sa métaphore. Écrasé entre la violence de ce milieu bourgeois et celle de son propre univers, il nous traîne avec lui dans cette crasse et cette honte qui colle aux basques. L’auteur n’est pas seulement un transfuge, pour reprendre cette expression chère aux sociologues, il semble aussi assumer cette part double qui sommeille en nous, éveillée en lui : langage savant et populaire, insoumission et soumission, douleur et plaisir, reconnaissance et dégoût, homosexualité et simulacre d’hétérosexualité, Eddy Bellegueule et Édouard Louis. Ce livre m’a giflé, il m’a aussi rappelé des douleurs personnelles, certes incomparables aux siennes, il m’a donné envie de continuer à écrire, à crier, mais pas dans le vide, contre l’insoutenable haine lovée au sein de notre société, dans ce milieu populaire si bien décrit mais aussi dans l’autre, ce milieu inaccessible des dominants. Ce dernier, d’ailleurs, que nous souhaitons atteindre malgré nous, dont nous reprenons les codes, qui châtie qui sort de la norme et écrase tout sous sa botte…

Là, je pose deux questions : employer le langage des dominants, est-ce l’être ? N’est-ce pas renoncer que d’accepter que ce langage soit leur exclusivité ? Affaire à suivre…

Ce livre, comme ceux d’Annie Ernaux, de Pierrette Fleutiaux, de Didier Éribon ou de tant d’autres apporte une pierre à la compréhension. Ni animal de foire, ni excuse… L’auteur a fait des remous, choqué sa famille et, s’il a semblé faire l’unanimité de presse, certaines critiques journalistiques me semblent hors de propos. Ainsi, je crois que David Belliard se trompe quand il pense que ce roman « participe à déculpabiliser les héritiers de ce système. En finir avec Eddy Bellegueule est leur bonne conscience du moment. » Je crois de façon plus criante que ceux qui se sentent dédouanés font fausse route et que ce roman peut aider à faire taire la honte de soi qui poursuit ceux qui se reconnaîtront, à faire taire la honte d’avoir honte des leurs.

Édouard Louis ne s’est pas arrêté là, il écrit, écrit beaucoup, s’engage aux côté de penseurs passionnants tels que Geoffroy de Lagasnerie, Georges Didi-Huberman ou Frédéric Lordon : l’ouvrage auquel il a participé, Pierre Bourdieu : L’insoumission en héritage [1], en est un bel exemple tout comme Foucault contre lui-même [2]. À paraître bientôt un nouveau roman, Histoire de la violence [3], que nous attendons avec impatience. Non, Édouard Louis n’a pas lancé une supplique dans la mare aux rentrées littéraires, il n’attend pas qu’on le plaigne pour agir, il fuit pour mieux décrypter, aider, comprendre : c’est un sport de combat, n’est pas ?


 

[1] Édouard Louis, Pierre Bourdieu. L’insoumission en héritage, Paris, Presses universitaires de France, 2013.

[2] Leo Bersani, Georges Didi-Huberman, Arlette Farge, Geoffroy de Lagasnerie et François Caillat, Foucault contre lui-même, 1re édition. Paris, Presses universitaires de France, 2014.

[3] À paraître en janvier 2016 aux éditions du seuil.

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