Faut-il accentuer les majuscules ?

Faut-il accentuer les majuscules ?

Faut-il accentuer les majuscules et capitales ?

Le système scolaire a fait son office. Il a durablement ancré en vous des phrases utiles. Il a aussi chevillé au corps le mythique : « il ne faut pas accentuer les majuscules ». Vos instituteurs avaient raison, du moins en partie. Ce qu’ils voulaient vous dire, c’était : « lorsque vous faites des majuscules de votre plus belle écriture, ne mettez pas d’accent ». Pour autant, comme je le rappelais dans un article sur la question, « l’accent a pleine valeur orthographique ». C’est du moins ce que disent l’Académie française et l’Imprimerie nationale. D’ailleurs, outre le côté officiel de la valeur des accents, il est indéniable que leur usage permet d’évacuer de nombreuses ambiguïtés. Le Bon Usage de Grevisse est tout à fait en accord avec cette pratique. Lorsqu’on parle de valeur orthographique, il faut avoir à l’esprit que l’alphabet français est composé de… quarante-deux lettres. Dans ces quarante-deux lettres, il faut compter les « é », « è », « ç », etc. Ce sont des signes à part entière : « é » n’est pas équivalent à « e » + « accent aigu ».

En conséquence, accentuer les majuscules, en particulier le « À » en début de phrase, possède tous les avantages : rester cohérent grammaticalement et dissiper les doutes. Il en est de même avec les phrases en capitales. Voyez plutôt. Si vous étiez face à UN INTERNE TUE, vous seriez bien ennuyé. Serait-ce « un interné tué »,  « un interne tué », « un interné tue » ou « un interne tue » ?

 

Cette règle est-elle nouvelle ?

Pas du tout. On le voit dans les exemples ci-dessus, les majuscules sont déjà accentuées au XVIIe siècle. La réforme de la langue française entreprise sous François Ier avec la création de l’Imprimerie nationale et poursuivie avec le cardinal de Richelieu avec l’Académie française a contribué a fixer les usages. Parce que ce n’est jamais que cela. Fixer les usages, les rendre provisoirement officiels. Ils sont déjà là, déployés dans la langue. Aussi l’interdiction est-elle toute relative, bousculée par des usages déjà présents et non officialisés. On voit d’ailleurs dans l’exemple ci-dessous que les usages sont parfois partiels. Une partie des mots est écrite sans accentuation, mais « SA MAJESTÉ » fait l’objet d’une attention particulière. La forme de l’accentuation est elle-même singulière, l’accent est juxtaposé au E : « E' ». Cette pratique n’est semble-t-il pas isolée. Toutefois, elle est révélatrice d’une contrainte liée aux caractéristiques de l’imprimerie.

En 1845 dans La clef de la langue et des sciences, ou Nouvelle grammaire française encyclopédique et morale, Simplifiée et Complétée dans ses Règles, précédée d’un traité spécial du genre…, Noël Léger fustige les oublieux : « L’absence de l’accent sur les majuscules est un défaut capital que nous condamnons sans appel, et qui ne peut plus se rencontrer, sous peine d’être appréhendé au corps et marqué d’un fer rouge, au milieu des huées ».

Mais pourquoi de nombreux ouvrages imprimés ne respectent-ils pas cette règle ?

Faisons ici quelques conjectures. La première raison est une question d’économie. En effet, il faut une grande quantité de lettres pour composer un livre. Les voyelles accentuées étant très nombreuses, ce sont autant de jeux de caractères en « haut-de-casse » (les capitales) accentués qu’il faut acquérir. Rajouter l’accent au-dessus de la capitale est techniquement impossible, souvent pour des questions de hauteur (la hauteur de ligne est fixe). Les seules possibilités sont la juxtaposition comme dans l’exemple précédent ou la création de caractères spécifiques. Il arrive aussi que de petites capitales accentuées soient utilisées pour respecter le corps de la police. Tout cela a un coût, en matière ou en main-d’œuvre. Il devient alors logique qu’une partie des imprimeurs abandonne l’attention portée à l’accentuation.

Avec les outils mécaniques

La deuxième raison serait peut-être à chercher du côté des outils. Le XIXe siècle a vu surgir la mécanisation de l’imprimerie. La composition des pages s’est progressivement faite à la machine et non plus à la main. Les machines à composer de cette période ont surtout été anglaises. Hattersley, Paige ou plus tard Gammeter sont toutes des machines performantes, mais elles ont un inconvénient, leur origine. Comme vous le savez, il n’y a pas d’accents en langue anglaise. De ce fait, pas d’accents dans les textes composés avec ces machines. Pour celles qui ont été adaptées au français, comme certaines machines américaines, voyez le clavier de cette Linotype (aux alentours de 1885). Des accents ont été ajoutés, mais seulement pour les « bas de casse ».

Dans les années soixante-dix, l’arrivée de l’ordinateur n’a pas changé immédiatement les habitudes. Les claviers permettant de transmettre le texte aux rédactions journalistiques sont dépourvus de capitales accentuées. Jugez plutôt ce Scrib du fabricant Bobst Graphic (1978).

Ce que l’on peut supposer, c’est que l’usage rendu impossible ou difficile par du matériel ou des manipulations supplémentaires a entériné le vieil adage que je citais en préambule. Des générations d’imprimeurs ont ainsi produit des textes dont les capitales (et majuscules) n’étant pas accentuées.

Des pratiques malgré tout variées

On trouve, tout au long du XXe siècle, des ouvrages ou affiches représentatifs de l’accentuation ou de la non-accentuation des capitales. Usage flottant donc. Sous la déferlante de l’imprimerie à grande échelle, ce sont les phénomènes de masse qui restent dans les mémoires. Aussi, il n’est pas rare que ce soient les petits tirages, les objets poétiques ou les affiches qui fassent l’objet d’attentions. En témoigne ce précieux extrait d’Un coup de dés jamais n’abolira le hasard de Stéphane Mallarmé. Dans cette épreuve d’imprimerie de 1894, on notera la rectification des accents.

Une question d’aspect

Je disais précédemment que la ligne constituée de caractères a une hauteur fixe. Accentuer les capitales crée une excroissance qui déborde de la ligne des caractères. Il n’est pas impossible que tel ou tel typographe s’en soit offusqué. Cela n’explique pour autant pas une pratique aussi répandue dans les esprits et ce, même hors du domaine de l’édition et de l’imprimerie.

Aujourd’hui

Outre les avantageuses raisons évoquées plus haut, les possibilités de paramétrer son correcteur orthographique (cf. Astuces linguistiques pour word 2013) vous aideront à accentuer les majuscules. Le recours aux caractères spéciaux et aux raccourcis clavier complétera un usage peu pratique sur les claviers standard. Le clavier Bépo a d’ailleurs été créé dans cette optique. Par ailleurs, dans son édition de 2002, le Lexique des règles typographiques en usage à l’Imprimerie nationale précise que si certaines polices sont incomplètes quant aux accents dont elles disposent, il est recommandé de les éviter. Pour cette institution, une accentuation incomplète est encore moins acceptable qu’une absence d’accentuation. Il est vrai qu’un usage incertain ne rassure pas le lecteur. Alors, n’hésitez plus, n’ayez plus peur d’accentuer les majuscules. Et si quelque esprit chagrin persuadé que « ce n’est pas permis » vous ordonne d’enlever ces vilains accents, renvoyez-le à la lecture de cet article.


Illustration de couverture : Pierre-Simon Fournier, Manuel typographique, utile Aux gens de lettres & à ceux qui exercent les différentes parties de l’Art de l’Imprimerie, Volume 2, Ed. Barbou (Paris), 1764-1766

Source de tous les documents visuels reproduits dans cet article : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France, exception du clavier de linotype : Frédéric BISSON, CC BY 2.0

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2 COMMENTS

  1. janvier 09, 2018 21:05 Répondre

    Merci Emmanuel pour cet article très riche et intéressant. Je le montrerai aux élèves.

    • janvier 12, 2018 16:26 Répondre

      Avec plaisir ! Je suis toujours admiratif devant l’évolution des techniques, ce qu’elles permettent, contraignent et modifient dans les usages les plus courants… et comment les usages contournent ou détournent les contraintes techniques.

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