Déplier le quotidien pour écrire

Sep 16, 2025 | Biographie

Raconter sa vie, c’est déplier le quotidien et arpenter l’histoire.

Mon grand-père, qui est décédé trop tôt pour que je puisse comprendre l’intérêt de collecter des bribes de sa vie, racontait beaucoup. Ses mélopées nourrissaient mes mercredis d’enfant. J’étais fasciné par ce vieil homme (à la réflexion pas si vieux que ça en fait) qui était né à l’aube du siècle dernier. Une autre époque que la mienne, soixante-douze ans, ce n’est pas une paille. J’étais fasciné disais-je, mais cette fascination était nuancée par des côtés sombres que j’ai mis bien des années à comprendre.

Artisan et cultivateur, il possédait de nombreuses terres dans le secteur. Des terres à asperges, à vigne, à cerisiers, des terres plantées de pêchers, d’abricotiers, de noyers, d’amandiers. Des terres sur plusieurs communes, éparpillées. Entrepreneur avisé, il avait investi dans une Juvaquatre dès les années 1930. Ce qui lui permettait de rallier ses différents lieux de production et d’approvisionner ses clients en marchandises, notamment en tourteaux de colza et en huile, puisqu’il en produisait.

Quand le biographe est concerné de près par la vie de ses clients

Tout cela pour dire que j’ai eu le plaisir de réaliser un livre familial pour une famille rurale de l’Isère où nous avons exploré les souvenirs de cultivateurs et d’artisans. Mes clients ont été riches en souvenirs. Conditions de vie, tâches quotidiennes et saisonnières dictées par la raison des saisons et de leurs aléas, évolution des techniques.

À propos de techniques, nous avons cheminé des bœufs à l’automobile, de la force hydraulique à l’emploi de l’électricité. Les débouchés pour les tourteaux (les résidus solides de l’extraction de l’huile), qui fournissaient au bétail un excellent complément en protéines, les ressources insoupçonnées des champs et des fossés (des escargots à revendre, des pissenlits vendus au marché). Les tâches hivernales, le développement de la culture du colza, le remembrement, l’entretien des forêts et leur valorisation. Autant de sujets techniques et historiques, d’outils photographiés et documentés. Des rapports de pouvoir aussi, comme les voisins qui labourent avec leur vache (on oublie vite que posséder des bœufs avant-guerre était signe de richesse : la vache servait d’animal de trait pour les moins riches).

Mais surtout, nous avons exploré les livres de comptes pour voir ce qu’achetait le père de mes clients. Et, surprise, il achetait du vin… chez mon grand-père !

Si vous êtes passionnés d’histoire familiale, plongez dans les sources de toutes sortes, elles sont le moyen de déplier le quotidien, de mettre en lumière des moments et des évolutions, des contraintes comme des adaptations. Ces sources sont autant d’occasions de débuter un récit ou de l’étoffer.